Voici la critique écrite par Antonin BENARD après avoir vu Le braquemard du pendu sur l'île Piot à Avignon (merci Antonin, c'est trop beau!) :

 

"Le Braquemard du Pendu"…

 

L'érection Post-Mortem est une curieuse réaction anatomique, constatée par la médecine légale, le plus souvent après des exécutions ou des suicides par pendaison: les cadavres présentent une érection priapique qui perdure après la mort.

 

Voilà bien une mystérieuse farce, tragi-comique, dont la nature a le secret ! La Mort peut parfois, suprême ironie, au moment même où elle survient, revêtir le masque du désir et de la jouissance, la marque du pouvoir réservé aux vivants !

 

Quelle audace se cache donc derrière ce titre macabre et salace à la fois ?

 

Le spectacle de cirque moderne qu'offrent Alexandre Denis et son acolyte Timothée Van Der Steen relève avant tout du duo comique. Un comique triste. Un humour noir. Une lente méditation de l'absurde.

Comme aux plus grandes heures du cinéma muet, ces deux acrobates sont faits pour s'entendre, sans jamais se dire un mot. Ils vont tour à tour s'aimer, se détester, se contrarier, s'aider, se faire et se défaire, sans jamais se perdre de vue. Leurs petits jeux de construction n'ont d'abord l'air de rien. Quoiqu'ils effraient assez vite, dès que la chair devient matériau même de cette construction… Mais ils vont bientôt prendre de l'ampleur.

 

Le spectacle dure plus d'une heure.

Autant vous dire qu'il n'est pas de tout repos.

Il exige même beaucoup de son spectateur. Mais, vous le savez, cette exigence réserve à ceux qui prendront la peine de la soutenir, la joie inestimable que seul l'effort consenti et partagé peu procurer.

Peut-être jamais le suspense, la tension, inhérents à tout spectacle d'acrobatie n'auront d'ailleurs autant sollicité notre imagination et suscité de réflexions. Car tout au long de cette véritable épreuve physique et morale, vous attendent en récompense, comme la lueur dans les ténèbres, les rires salvateurs et brillants, les éclairs fulgurants de lucidité, l'état de grâce, enfin…

 

Oui. La Grâce. Celle qu'on ne trouve que dans les grandes œuvres de l'esprit. Car, du néant, elles ont fait surgir le sens, à qui elles ont su donner forme.

 

La réflexion existentielle que mènent ces deux idiots, ces deux fous géniaux, est, en effet, d'une intelligence rare.

Chacune des images qu'ils produisent, à l'aide de ces poutres de bois qu'ils assemblent ou escaladent avec une adresse déconcertante, évoque une part de l'absurdité de l'existence humaine, de la folie de notre société. Le destin tout entier de l'Humanité s'aperçoit dans ce sol tremblant et rugissant. Une terre capricieuse qui interdit de se tenir debout trop longtemps et qui achèvera jusqu'au souvenir des Hommes.

 

Sans doute nourrie à la relecture du Mythe de Sisyphe par Albert Camus, cette réflexion métaphysique prend littéralement corps, sous nos yeux incrédules, et révèle, tantôt, la vacuité de nos désirs, ici la fragilité de notre volonté, par là, la folle ténacité et l'espérance ou encore l'endurance et l'opiniâtreté dont nous sommes pourtant capables… Là encore, la futilité, l'obsession de croître et d'ériger, de nous hisser nous-même toujours plus haut, sans but. Là, toujours, la facilité, déconcertante, à laquelle on succombe et ce plaisir divin que nous prenons à détruire. Le fruit de notre propre travail. Celui des autres. Le désir enfin de nous détruire nous-mêmes, lentement, patiemment, sans pourtant jamais croire à la réalité de cette inexorable fin.

 

Vous l'aurez compris, Le Braquemard du Pendu n'est pas une friandise destinée aux enfants. Après tant de notes acidulées, il vous laissera sans doute, en arrière-goût, comme un soupçon d'amertume.

La scène finale sonne à ce propos comme un reproche: nous qui étions venus "innocemment" nous repaître du spectacle de la souffrance humaine, c'est à dire du travail acharné de ces corps malmenés, endurcis et entrainés à réussir l'impossible… Nous qui, sans nous l'avouer, étions venus admirer l'homme qui joue avec sa vie, risque peut-être réellement la mort… Tout cela ne tient qu'à un fil… Nous voilà bien cueillis.

 

Car les corps des artistes ont souffert et sué tant qu'ils peuvent.

La mascarade de leur Mort ne nous fut pas épargnée.

Mais au sortir de ce sombre chapiteau, précisément,

ce sont bien nos âmes qui en furent élevées.

bois et noeud

Résidence à Pontempeyrat - Juillet 2013